Circulez ! Il y a tout à y voir

[Mise à jour le 27.11.2019]

EDITO.
Dimanche 27 octobre 2019 à 16h15, Gare Flixbus Paris-Bercy. Embarquement imminent pour Namur. Ça coince, le bus qui devait être adapté PMR a été remplacé et ne l’est plus. Sans élévateur, impossible d’embarquer. Impuissante et terriblement en colère. Paris fût la fois de trop, à 28 ans. C’est vous dire, comme il m’était impératif de prendre la plume pour écrire  stop , actant qu’il faut passer la seconde et urgemment.

Bus
© M.D. à l’arrêt Flixbus, Paris Bercy

Il faut remonter à mi-septembre 2019 lors des préparatifs en vue du départ, en Belgique. Pour les personnes à mobilité réduite (PMR), la plupart du temps, derrière ce mot préparatifs que l’on penserait joyeux, festif, (c’est vrai quoi partir en city-trip, c’est enthousiasmant) en cache un autre plus sournois, l’anticipation. Cette faculté frôle la dérive du conditionnement extrême, voire du trouble (enfin, je n’espère pas). On en oublie presque le lâcher prise tellement l’angoisse du « en espérant qu’il n’y aura pas de pépins » prend le dessus. M’enfin, sentiment passager pour tout le monde, le jour d’un départ, non ? Probable. L’anticipation nous permet de gagner de précieuses secondes du fait que notre rythme est différent à celui des bipèdes et de se dire « ai-je bien tout prévu ? ». Drôle de réaction névrotique, n’est-ce pas ?

Et bien malgré 76 jours de préparation dont trois confirmations, 27 conversations d’e-mails, tous sujets confondus, un grain de sable. Anticipation a perdu cette manche : le bus qui devait me ramener en Belgique n’était plus adapté et nous sommes restées sur le tarmac. « Il y a un problème, votre ticket est invalide » me dira-t-on le fameux dimanche, parce qu’il n’y avait pas le caducée blanc sur fond bleu sur le papier. Or, leur service « aide » sur leur page web, a été prévenu deux fois (n’obtenant pas de réponse la première fois le 03 octobre 2019, même jour que l’achat des places) et une troisième fois par téléphone le 15 octobre 2019, sans compter les appels – internationaux – de mon amie et sa mobilisation en parallèle. Je vous passe les détails techniques sur la chaise roulante.

Que s’est-il passé chez Flixbus dans la communication interne? La veille du retour, nous recevions d’une source sûre qui nous aidait depuis début octobre, comme la veille de l’aller, le 25 octobre, ce message : « Je viens d’avoir confirmation pour le retour c’est ok! 🙂  » . Nous sortons, en pleine affluence, les preuves à l’appui que le bus a été réservé et devait l’être. Pourquoi l’avoir changé à la dernière minute par un bus de remplacement qui de facto ne le sont jamais, selon les dires du chauffeur, et qui n’a rien entrepris pour nous proposer une alternative. A l’heure où ces lignes sont écrites, c’est encore un mystère. L’incertitude autour de ce fait est là, mais il n’empêche que le service n’a pas été honoré.

En chiffres …
Le 29 octobre 2019, le temps de constituer un dossier, j’ai porté plainte pour exiger une indemnité du retour dans son entièreté via le même formulaire en ligne. Ce plan B nous aura coûté la coquette somme de 187,71€ et atteste le préjudice financier pour ce « transport » retour, voyage Flixbus compris sans être pris. Ce calcul se base sur les reçus et bons de commande (soit 131,73€ pour le plan B). N’est pas repris en compte : le temps, l’angoisse, la mobilisation de personnes, l’indignation. Ce ne sont pas des indicateurs chiffrés, difficilement indemnisables. Ils restent pour autant des indicateurs du préjudice moral.

Le 13 novembre 2019, Flixbus m’a répondu favorablement pour un remboursement à l’amiable. Après plusieurs échanges en interne avec preuves à l’appui, le 20 novembre 2019, j’ai eu la confirmation que nous serons remboursées intégralement des frais pour le retour. Chose faite ce mercredi 27 novembre 2019.

Cette histoire, non sans mal, finit bien pour moi. C’est loin d’être le cas pour les autres personnes victimes de discrimination en raison de leur situation de handicap.

La liberté de circulation n’est-elle qu’une chimère ?

Prenons un peu de hauteur par rapport à cette mésaventure personnelle pour nous pencher sur le cœur du problème, sociétal : le droit à la circulation. Comme le stipule la Chartes des droits de l’homme, en son article 13, alinéa 1 : «  Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État ». Déclaration que la France (lieu de l’incident),  la Belgique (nationalité de l’utilisatrice) ont signé en 1945. 1973 pour l’Allemagne (nationalité de l’entreprise). Circuler est un droit universel a priori donc.

Selon une définition et sens du dictionnaire Larousse : « Aller d’un lieu à un autre et, en particulier, aller et venir ». Mais l’est-il pour tout le monde, et en particulier pour les personnes à mobilité réduite? Non. Il a fallu attendre 2006 pour qu’une Convention internationale des droits de la personne handicapée émerge à l’ONU. 13 ans alors que la Déclaration des droits de l’homme remonte officiellement à 1945.

C’est peu, mais on avance, avec des bâtons dans les roues. Toujours.

Dans le préambule de cette Convention, on peut y lire, notamment :

 » Alinéa c : Réaffirmant le caractère universel, indivisible, interdépendant et indissociable de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales et la nécessité d’en garantir la pleine jouissance aux personnes handicapées sans discrimination,

(…)

Alinéa k : Préoccupés par le fait qu’en dépit de ces divers instruments et engagements, les personnes handicapées continuent d’être confrontées à des obstacles à leur participation à la société en tant que membres égaux de celle-ci et de faire l’objet de violations des droits de l’homme dans toutes les parties du monde

Article premier : (…) Par personnes handicapées on entend des personnes qui présentent des incapacités physiques, mentales, intellectuelles ou sensorielles durables dont l’interaction avec diverses barrières peut faire obstacle à leur pleine et effective participation à la société sur la base de l’égalité avec les autres.

Définition article de 2 : On entend par « discrimination fondée sur le handicap » toute distinction, exclusion ou restriction fondée sur le handicap qui a pour objet ou pour effet de compromettre ou réduire à néant la reconnaissance, la jouissance ou l’exercice, sur la base de l’égalité avec les autres, de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales dans les domaines politique, économique, social, culturel, civil ou autres. La discrimination fondée sur le handicap comprend toutes les formes de discrimination, y compris le refus d’aménagement raisonnable ; »

1 Belge sur 10 concerné, peut-être bientôt vous ?

Selon l’OMS, 15 % de la population mondiale est touchée par le handicap ou 1 milliard de personnes. En Belgique, les chiffres sont flous, car déclaratifs : 9 % des Belges affirment être en situation de handicap ou en difficulté d’autonomie selon StatBel. La reconnaissance du handicap par le SPF Sécurité Sociale (organisme fédéral) est une donnée tangible bien qu’elle chiffre seulement un indicateur.

80 % des handicaps surviendraient au cours d’une vie. Cette hypothèse sous-tend que malheureusement, personne n’est à l’abri d’un basculement, qu’on ne souhaite évidemment à personne. Les personnes à mobilité réduite sont celles accidentées temporairement ou non, âgées, les enfants en bas âges. Cette catégorisation n’est pas uniforme selon les sites du secteur. Ce déni face au monde du handicap provient du fait que celui-ci fait peur et ne sort pas de son public, déjà sensibilisé par un paramètre de vie que nous n’avons pas choisi.

Le handicap est subi (in)directement à cause de l’ignorance et la négligence, incivisme de certain.e.s, comme ce chauffeur, que les institutions les étiquettent sous couvert de l’inclusion. C’est cela qui est révoltant. Ce n’est pas suffisant. La normalité serait d’accepter une personne dans tous ses aspects avec ces différences, droits, devoirs et libertés. Tous les témoignages (publications prochaines) reçus abondent dans le sens d’un dysfonctionnement systémique des services, une certaine privation de liberté d’agir à cause ces mésaventures qui ont un impact sur la vie quotidienne.

Dés lors, une pléthore de questions me taraudent et, n’ont pour l’instant qu’une portée rhétorique :

Que fait la politique face à l’enjeu que pose le handicap? Quelle place les PMR sont prêtes à défendre sur l’espace public, pour et comme acte citoyen  en vue de cette liberté universelle ? Les PMR jouiront-t-elles un jour, de leur droit d’aller librement où bon leur semble?

J’espère que le futur me détrompera, assez tôt pour l’écrire.

Double « je »
Ce fut compliqué, pas pour ce que j’avais à dire, mais par ma fonction de journaliste qui se doit de soulever des enjeux d’intérêts publics. Sauf que, n’étant pas seulement journaliste qui s’apprête à relater ce récit, je suis aussi la personne à mobilité réduite qui a été la témoin d’une infortune pourtant trop commune à d’autres personnes en situation de handicap.

Assumer un « je » dans un vécu singulier qui est le mien sans nulle prétention de parler d’une généralité, je le ressentais malgré tout comme une sorte d’imposture. Si bien que j’en occultais ma liberté d’expression : à ces personnes, qui leur donne la parole ?

Affirmer un « je » dans l’espoir féroce d’être écoutée pour bouger les lignes de la société, donne un sens altruiste à ma démarche, tout autant que l’intérêt public dont les journalistes doivent rapporter, raconter. Un sentiment de prestige et de devoir vient supplanter celui d’imposture, et c’est pour cela que ma plume restera la meilleure des solutions en évitant la mise en scène. J’appelle d’autres personnes à aussi témoigner et d’autres journalistes à se saisir de la question.

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